C’est en écrivant sur le « Boy’s Club » que j’ai réalisé quelque chose de très intéressant. Les hommes « gossip » (racontent des ragots) dans une proportion plus large que les femmes. Sauf qu’ils appellent ça « réseauter » histoire de tenter de rehausser le niveau.

Aujourd’hui, on va essayer de creuser un peu le sujet, pour vérifier tout ça.

Partons de loin.

Love is Blind

Sur YouTube, je consomme du contenu d’une imbécilité parfois frappante, notamment de la téléréalité commentée par des personnes. Voir ces gens en plastique véritable se mettre sur la gueule devant des caméras, je ne sais pas, ça a un côté voyeuriste qui me plaît. Je ne saurais pas vraiment définir pourquoi, mais je me retrouve souvent à suranalyser les personnages, le taux de fake, les moments scriptés, ainsi que les contrats et conditions de tournage. Je vais même parfois chercher si tel ou tel couple est encore ensemble. Je souhaite à chaque femme de rompre, ces couples sont des cauchemars.

Ces vidéos, surtout sur Love Is Blind, sont parfois analysées par des thérapeutes de couple qui émettent des hypothèses plus ou moins cohérentes, sans bien sûr jamais parler de patriarcat ou de culture de l’emprise. En effet, les couples présentés sont systématiquement ultra-toxiques. S’ils ne le sont pas, ils sont chiants et donc moins filmés. Ici, le red flag est affiché en grand à l’entrée : on ne l’évoque même plus tant tout déborde.

Puis un jour, quelque chose m’a frappée. La place des hommes commentateurs ou thérapeutes dans ce champ. J’ai l’habitude de voir beaucoup plus de créateurs masculins dans le paysage, alors cela ne m’avait pas vraiment interpellée. Mais…attends…Love is Blind est un programme destiné aux femmes, non ? Plus spécifiquement destiné à ancrer et faire accepter aux femmes les injonctions à la beauté et à la passivité face aux hommes. Je veux dire, quand même, je mate ça mais je ne suis pas née de la dernière pluie. Je sais bien que le but est de formater les femmes.

Mais, du coup, pourquoi des hommes regardent et s’investissent autant ? Non, parce qu’en réalité, ils sont à part égale avec les femmes sur ce créneau, et sont des fois extrêmement investis dans les affaires de cœur de ces Playmobil vivants.

Les hommes représenteraient 54% de l’audience YouTube. On pourrait donc s’attendre à beaucoup de contenu taillé juste pour eux. C’est le cas pour les chaînes de bagnôles et de fitness, les chaînes de conseils de drague (pour ne pas dire « Andrew Tate a beaucoup de suivants »), les chaînes de réussite professionnelle et toutes les arnaques à mâle alpha possibles et imaginables. Et puis les jeux vidéo. Bien un truc de mec, ça, les jeux vidéo, hein ?

Du travail et des hommes

Mais les voir sortir de ces sentiers balisés pour faire du Love is Blind, j’avoue, ça m’intrigue et ça rejoint directement cette affaire de « réseautage » professionnel qui perpétue le Boy’s Club.

On sait que même si elles sont perçues comme bavardes, les femmes réseautent beaucoup moins que les hommes. Pourtant, les discussions de machine à café, on associe plutôt ça aux femmes. Enfin, moi, j’associais plutôt ça aux femmes lorsque j’étais employée d’entrée de gamme. Avec 90% de femmes dans mes bureaux, mon regard était biaisé. C’est en rejoignant une équipe plus mixte que j’ai réalisé que les hommes eux aussi disaient du mal de leurs collègues. Vue comme inoffensive bisounours, j’ai souvent été témoin de ces discussions informelles, de ce qui relevait plus du ragot que d’une quelconque réalité professionnelle.

Ce n’est par exemple pas une femme qui a mis mon poste en danger en exigeant de moi que je ne traite plus les cas de telle collègue car « Je l’aime pas ». C’était un boomer tout ce qu’il y a de plus classique. Ce n’est pas une femme qui descendait systématiquement toutes les femmes du bureau lors de trop longs séjours dans l’ascenseur. Il s’agit d’ailleurs de la même personne qui a été épinglée pour avoir monté tout son service sur du ragot et de l’intimidation, entraînant dénigrement généralisé et harcèlement moral.

Des confidences, j’en ai reçues. J’en ai aussi reçues de femmes, mais leurs propos ont souvent été beaucoup plus bienveillants que ceux des hommes qui en venaient vite aux injures. Je me disais que c’était dû à l’ambiance du bureau, cette horrible ambiance où personne ne se faisait confiance sur rien.

Cet article de Madmoizelle (on fait c’qu’on peut, les sources sont en fin d’article) parle des ragots et potins, en expliquant qu’ils sont autant présents chez les femmes que chez les hommes, mais que les hommes sont moins sympa. On est donc au moins à égalité là dessus.

 

De l’usage du potin

Si on parle dans le dos des gens, c’est pour échanger des réflexions, des avis, se prévenir d’un potentiel danger (« Le directeur marketing a les mains baladeuses »). Ce n’est pas forcément gentil ni méchant, même si ça peut l’être. Les échanges d’information sont un signe de confiance : je te donne mon ressenti sur tel ou tel sujet, je te donne quelque chose, donne moi quelque chose en échange. C’est pour cela qu’on se retrouve parfois bien gênée lorsqu’une collègue nous demande ce qu’on pense d’unetelle, qui nous a dit deux jours avant qu’elle détestait cette collègue. Parfois, ce sont des pièges. Dire ce qu’on pense sans précautions peut parfaitement revenir aux oreilles de la personne concernée.

Mon astuce est de ne dire que ce que je pourrais dire en face de l’intéressé-e. Toute opinion que je ne suis pas en capacité de soutenir n’a pas à sortir de ma bouche. Et, ouais, je suis super nulle en ragots. Excepté pour certaines personnes haïes de tout le monde et réellement malveillantes, je ne dis pas du mal des gens. C’est sans doute pour ça que je m’adapte mal au bureau. Je dis les choses en face.

Les ragots sont une arme, un outil, mais sont du réseautage lorsqu’il s’agit d’hommes. On est à 50% du biz mais on ne veut pas de la nomenclature de bonne femme qui va avec. « Je suis directeur de la transformation digitale, moi, madame, je ne dit pas de ragots. »

Selon cet article, entre 25 et 70% des postes sont obtenus par cooptation. Les femmes, moins intégrées dans le Boy’s Club, ont moins de facilité à réseauter. Déjà exclues car ce sont des femmes, on ne va pas non plus leur raconter nos confidences. Après, beaucoup d’entre nous ont des enfants et la charge mentale qui va avec : difficile d’aller se bourrer la gueule un jeudi soir lorsqu’on s’occupe d’un enfant. Et puis tu vas faire quoi ? Être la seule meuf de la bande ? Avec les problématiques de harcèlement sexuel bien existantes, on a tendance à pas trop chercher à relationner en dehors du travail. Celles qui le font couchent obligatoirement avec tout le monde (dans la tête des collègues), c’est sans doute contractuel, je ne sais pas. Je pense à cette collègue qui a fait toutes les fêtes du monde et qui avait de curieux passe-droit au travail après certaines soirées. Je donne cet exemple car elle se servait effectivement de son corps pour son avancement professionnel, de son propre aveu. Elle jouait « comme un homme » et était même plus brutale que certains collègues déjà violents. On se sert de son corps comme on veut, je la juge uniquement sur l’inhumanité et la perversité qu’elle affichait en toutes circonstances.

Bref.

Les hommes aiment le gossip

De ce que j’ai pu remarquer, de retour sur YouTube, c’est que les commentateurs de téléréalité sont souvent plus ou moins misogynes plus ou moins subtilement. Les comportements des femmes sont plus souvent sujets à moqueries, tandis que les hommes seront, eux, classiquement toxique, comme si c’était justement ce qu’on attendait d’eux. Là dessus, la différence de perception est assez nette. Là où une youtubeuse fera des remarques sur les red flags, un youtubeur trouvera des excuses aux hommes. Logique.

Si tu me demande quelle est la démographie qui regarde « Amour, Gloire et Beauté » je vais avoir tendance à te dire « Les mamies » mais on sait pas. Combien de mecs regardent Grey’s Anatomy ?

Selon ce que j’ai pu trouver, la téléréalité, tout comme Grey’s Anatomy, est regardée par 70% de femmes. Pourquoi alors ne sont-ce pas 70% de commentatrices que je rencontre sur YouTube ? Pourquoi autant d’hommes ?

 

Drama alert

Keemstar est un des youtubers « drama » les plus célèbres. Il décrypte l’actualité des stars, surtout de YouTube, dans son émission qui porte donc uniquement sur les bisbilles et autres affrontements entre créateurs. Et bien figure-toi qu’il y a une floppée d’hommes qui commentent, façon « Public » ou « Gala », les moindres faits et gestes des autres célébrités. J’ai demandé à plusieurs IA, faute de statistiques, on me dit qu’en gossip et drama, ce sont 70% d’hommes qui créent le contenu. Je garde de la réserve sur ces non-chiffres, j’ai énormément de mal à trouver de vraies stats mais ça correspond à mon relevé personnel en termes de chaînes suivies. 70%. Je viens de vérifier en cherchant « Love is Blind » sur YouTube, j’ai 8 créatrices de contenu contre 11 créateurs. On va donc dire 50/50 car ça ne change pas ma question.

50 à 70% d’hommes commentent donc du contenu regardé par 70% de femmes. Quand bien même ils seraient 40% que ce serait une différence de taille. Pourquoi autant d’hommes réagissent à des contenus souvent perçus comme « féminins » ? Pourquoi le drama est quelque chose de viril alors que le gossip (qui est exactement la même chose mais pas avec le même nom) est perçu comme féminin ?

Avec cet intérêt pour Love is Blind, j’ai surtout découvert les thirst trap (pièges de la soif) : des mecs plutôt jeunes, mignons, ostensiblement célibataires (ils le répètent souvent souvent), avec une majorité de femmes comme public. Une très, très vaste majorité de femmes qui ont, peut-être, des relations parasociales avec eux ou au moins un sponsoring ou deux. Parce que tout est sponsorisé, Patron existe, de la publicité est faite, la plupart de ces créateurs ne font pas ça pour l’amour de l’art. Les femmes paient.

 

Pourquoi ?

J’y vois vraiment une double manipulation : le drama créateur va se décréter au dessus du débat, comme une autorité morale qui délivre les bons et les mauvais points. Et puis, toujours dans cette idée de domination patriarcale, défendre les autres hommes ou les piétiner pour sembler plus fort et vertueux.

J’y vois vraiment une tentative de normalisation des relations dysfonctionnelles, pour apprendre aux femmes à pardonner à leur conjoint toutes les merdes qu’il leur font subir. Une habituation au red flag qui est tellement gros qu’on ne le voit plus, à force. Si tu vois deux personnes parfaites (selon les critères de la télé) former un couple parfait, tu tolères les engueulades, ils sont tellement beaux ! Et puis, toi aussi, tu peux être un peu plus indulgente avec ton mec, non ? Regarde ce qu’ils se permettent de faire à la télé ! Le tien il n’est pas comme ça, le tien il est mieux, tu es trop douée pour tomber dans un piège d’emprise, pas vrai ?

Il n’empêche. Tu sais désormais que les hommes sont tout autant des pimbèches que les femmes, qu’ils utilisent tout autant les ragots, et qu’ils cherchent par tous les moyens à influencer les femmes, ces créatures mystérieuses qui n’ont, elles, pas droit à la parole. Cette disproportion entre le public féminin de la téléréalité et le nombre d’hommes créateurs de contenus sur le sujet reste quelque chose de fascinant à observer.

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