Le monde s’éteint dans une longue agonie. Quand même, depuis l’âge du Bronze, et même avant, qu’on agonise. Les civilisations se font et se défont au gré du vent et des velléités de conquête territoriales de nos fiers guerriers humains.

N’empêche, en 2050 on sera à 200 ans de capitalisme et de néolibéralisme, à la louche.
Et je ne sais pas si je verrai 2050. Chaque jour apporte ses mauvaises nouvelles. Un connard fait un salut nazi, un autre le suit, et moi je potasse mes années 30.

Je…je ne sais pas comment expliquer que le monde est foutu à mon fils. Je ne sais pas.

Le pire c’est que c’est long, ça s’étire dans le temps, on ne se rend même plus compte d’où étaient nos limites, foutue fenêtre d’Overton. Comme une impatience d’enfin arracher le pansement, une impatience purement auto-destructrice de se dire, quitte à crever, autant y aller.

J’ai tendance à adopter ce type de posture. Mais je pense que je me trompe.

D’abord, c’est faux, je suis optimiste. C’est juste que le contexte est TELLEMENT pété que je trouve de moins en moins de bonnes nouvelles pour nourrir cet optimisme.

Les choses ont changé. Je ne crois plus au système, je ne crois plus aux élections, je pense que nos dirigeants font délibérément le pire, parce qu’eux seront protégés dans leurs bunkers quand on crèvera la gueule ouverte.

 

Pessimisme et doomerisme

À mes yeux, il y a une différence entre être simplement pessimiste quand à l’avenir et être un « doomer ». Ces derniers ont tendance à virer dans l’accélérationnisme : précipiter la fin des temps pour que ce soit fini pour tout le monde…sauf eux qui ont construit leur petit bunker ou pris des places pour Mars Express (je viens de lire Marx Express, tout va bien).

Là est toute la subtilité entre ces gens. Il y a ceux qui embrassent la mort comme une délivrance et ceux qui préfèrent laisser mourir les autres pour une chance de survie. Dans tous les cas, les deux se préparent psychologiquement, matériellement, à ce grand changement qui sera une Apocalypse de cinéma.

Les pessimistes sont moins affligés, selon moi. On peut ne PAS attendre de bonnes choses de nos gouvernements. C’est même la base, de ne croire en rien de ce que ces gens-là nous disent. Je ne vais pas me mettre à jubiler devant Public Sénat, non. Je sais qu’on me ment, qu’on me manipule, qu’on n’a pas mes intérêts à cœur. J’en suis convaincue et il en faudra beaucoup pour que je recommence à penser à la politique comme un terrain non hostile.

Beaucoup, genre un gros coup de pied au cul aux dirigeants de toute sorte et une instauration de régimes égalitaires. Beaucoup, quoi.

 

Que dire ?

« Ça va s’arranger » ? Non, ça ne va pas s’arranger. C’est même strictement l’inverse, ça part en gonades de manière très inquiétante

J’aurais aimé dire wesh on va s’en sortir. Mais non. On va pas s’en sortir. Concrètement, la gauche est plus divisée et abattue que jamais. Les riches ont les thunes.

Cette impuissance tue chacun-e de nous de manière constante et pernicieuse. Quel est le réel pouvoir du peuple alors qu’on réprime chaque mouvement social dans le sang ? La dernière victoire par la rue, c’était, quoi, mai 68 ? Les manifs étudiantes de 1995 ? Nos dirigeants n’en ont rien à branler, ils ont les thunes ET les flics.

Quand aux urnes. Cette vaste blague. Voter pour qui ? Tout le monde magouille, sauf Philippe Poutou (Philippe, si tu me déçois je vais aller très mal dans mon petit cœur), même LFI me déçoit régulièrement. Les communistes ? Sans déconner, ça s’appelle du communisme, ça ?

Voter ne sert pas à rien, on a vu la belle séquence émotion du « Front Républicain » face à la menace du RN, mais heu, ça n’a rien changé, concrètement, vu que le RN est l’instrument préféré de l’État. Épouvantail ou allié, ce club de fachos. Le moment était beau, mais il n’a rien donné.

Donc non, excepté s’il y a tout le monde qui sort d’un coup de sa maison pour aller gueuler, il ne va rien se passer. On fait une croix sur les retraites, on perd en sécurité sociale, la CAF se transforme en mécanisme de surveillance de masse de la pauvreté, c’est la merde intégrale.

 

Un abandon de tout espoir

Avec le doomerisme, on oublie ce qui pourrait nous sauver. Abandonner tout espoir, c’est un peu laisser le pouvoir aux méchants de l’histoire, aussi. C’est là tout le problème.

C’est renoncer au tri sous prétexte que le plastique n’est de toutes façons pas recyclé. Oublier les actions positives des unes et des autres. Les initiatives constructives, les projets réussis au niveau local. Rien ne compte plus.

Surtout, c’est bien plus facile que de lutter, non ?

Je pars toujours perdante aux jeux de société, parce que comme ça, je ne suis pas déçue. J’ai l’impression que les doomers abordent la vie de la même manière : pourquoi lutter si tout est foutu ?

Mais, d’un autre côté, je ressens cet esprit élitiste en eux. Ce côté sachant, Ils savent qu’on va dans le mur, ils le savent parfaitement bien, mais ils attendent de voir. Et là j’ai envie de dire mais quel gâchis !

Admettons, tu es en voiture. Tu roules sur l’autoroute. Et là tu vois que l’autoroute est bloquée par, je sais pas, un camion citerne en feu qui vient de s’encastrer dans un pont. Tu fais quoi ? Tu sais que tu n’as pas forcément le temps de freiner, est-ce que tu tentes quand même ? Est-ce que tu fais une manœuvre pour plonger dans le fossé ? Est-ce que tu accélères ?

Et maintenant, imagine, tu as ta famille à bord. Est-ce que ça modifie ta décision ?

Oui, parce que le choix de ne pas lutter n’est pas qu’un choix personnel, c’est un choix social et politique : les autres existent.

 

Dé-matrixé

L’avantage à être pessimiste, c’est qu’on a rien à faire pour changer quoi que ce soit. On a accepté notre destin, voilà.

Cette désillusion va souvent de pair avec le « dé-matrixage » : le fait de réaliser à quel point on est profondément dans la merde. Dirigé-es par des banquiers n’ayant à cœur que leurs profits, mené-es par des gens sans âme prêts à tout pour un peu plus de pouvoir. Complot après complot, on réalise que tout n’est pas faux, que le monde est bel et bien noyauté par ces gens qui se font appeler des « élites ».

Que faire de ce constat ?

  • Rien.
  • Accélérer.
  • Sauter de la voiture en laissant tout le monde à bord.
  • Manœuvrer pour diminuer l’intensité du choc.

Je n’ai PAS la réponse. Ce que je sais, c’est que de ne rien faire est le plus économique en termes d’énergie consacrée à se maintenir en vie.

La frontière est mince entre l’attentisme et le désespoir.

Pourtant, nous ne sommes pas seul-es au monde. Non. Il y a des millions de gens dans notre voiture, cette voiture qu’en réalité on ne conduit pas.

Que faire avec tous ces gens ? Certains doomers les détestent, les traitent de moutons, ces personnes qui n’ont pas vraiment de conscience politique. Le mépris, on le ressent aussi à gauche, ne t’en fais pas, personne n’est en reste. « Les gens sont cons » est la phrase la plus représentative de cette tendance à catégoriser tout ce qui échappe à notre idéal de pensée. Je la dis souvent, en plus, parce que, ouais, des fois, les gens sont cons.

Les gens sont pas si cons

Mais c’est tout sauf vrai, tout sauf une solution trop facile. Faire peser sur la connerie des autres notre propre souffrance systémique est d’un égoïsme sans nom. Ils y peuvent quoi, ces gens ? Et toi, tu fais quoi pour les « éduquer » si tu les trouve si cons ? On fait quoi ? On laisse tout comme ça et on abandonne ?

Ce midi, j’ai fait un rattrapage rapide de l’actualité politique auprès d’une maman devant l’école. Elle ne s’intéresse pas aux actualités car c’est trop anxiogène. Il est vrai que les médias n’aident pas du tout à aborder le monde de manière paisible. La panique est littéralement organisée par ces institutions. Il faut crier, hurler, s’indigner, faire peur, vendre. Lorsque je vois ma propre addiction aux news étasuniennes, je me trouve moi aussi un peu con. J’y peux quoi ? Et les autres situations dramatiques dans le monde ?

N’empêche, s’informer au moins sur ce qui se passe autour de nous est primordial. Et ce n’est certainement pas en méprisant les gens qu’on va les inciter à mieux suivre l’actu via des médias moins dramatiques.

Sauf que quand je vois les communications de la gauche, par exemple, je sais que beaucoup de termes ne seront pas compris ou seront considérés comme connotés. Rien que le mot « woke » génère une panique incommensurable alors que le terme est bidon. Je suis assez au fait des choses politiques, mais je te jure que certaines brochures et pamphlets relèvent du mystère total pour moi.

 

Puis, la flemme

Je la comprends, cette flemme. Le fait de répéter sans cesse les mêmes choses. Cette maman à qui je parlais ne savait pas que l’âge de la retraite avait été reculé et que le réarmement-pas-démographique passerait peut-être par le livret A. Alors que c’est légèrement important. Mais trop peu médiatisé.

C’est chiant, surtout lorsqu’on me dit « Oui mais les immigrés qui font venir leurs familles » et que je réponds « Ces gens quittent des pays en guerre, leurs propres pays, ils laissent leur famille, leur vie, et vont affronter la mort en Méditerranée, tu crois vraiment qu’ils font ça pour pécho le MIROBOLANT RSA ? Ça te plairait, d’être obligé de quitter ton pays de naissance, tes voisins, tes amis, ton travail ? »

Faut répéter la base de la base. Mille fois. Parce que tout est formaté pour, justement, les doomers, les pessimistes, ceux qui surtout ne feront RIEN pour changer les choses. Les médias mainstream n’ont aucun intérêt à nous faire bouger, il faut nous laisser figé-es dans la peur.

Alors, oui, le fait d’être un doomer me semble particulièrement flemmard, comme approche. Désolée.

Je dis « désolée » aussi pour moi, car j’ai bel et bien cette tendance et que ça ne me fait pas plaisir de me dire que mon inaction est susceptible de tuer des gens indirectement.

 

Bon, on fait quoi ?

Déjà, les choses ne sont jamais foutues. Je sais que la gymnastique mentale pour s’en convaincre relève du sport olympique, mais tout n’est pas foutu. Il y a toujours un interstice, une astuce, un contournement. Ce n’est pas en attendant la mort qu’on va s’en sortir.

Le désespoir fait vivre des personnes qui n’ont plus envie de rien.

Il faut reprendre la lutte. Même si tu sais que personne n’abolira jamais ni l’argent ni la prison, même si tes actions sont aussi insignifiantes qu’écrire un billet de blog qui ne sera pas lu. On ne peut pas avoir le luxe du désespoir lorsqu’autant de nos comparses sont en danger. Ultimement, c’est ça qui me donne envie de bouger malgré la dépression. Les autres. Ceuxlles qui sont en minorité, qui en chient déjà et qui vont encore plus souffrir avec la montée des fascismes.

Je ne peux pas ne pas tenter de faire des trucs. Je continuerai à informer les daronnes devant l’école, les ami-es dépolitisé-es, et même les caissières d’Intermarché s’il le faut. Tout en nageant dans mon propre tourment, mais espérant que, peut-être, à un moment, nos actes porteront leurs fruits.

Et toi ? Que ressens-tu ? Où te situes-tu dans ce schéma du doomerisme ?

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