Cette article est une suite. La lecture du premier article résume les expériences de Stanford et Milgram, sa lecture est facultative mais pourra être utile pour bien saisir ce texte-ci, pour lequel je te fais un lien super visible [ICI].

Ces deux expériences, toutes deux biaisées, parlent de soumission à l’autorité et permettraient de démontrer que si on donne un ordre à une personne en tant que figure d’autorité, la personne a pas mal de chances d’accepter. Dans le cas de Stanford, un lien dominant/dominé a été mis en place afin de tenter de percevoir les dynamiques face à cette autorité dans une simulation de système carcéral.

Ensuite, un point Godwin a été commis en parlant des personnes qui fermaient « juste » la porte des trains qui emmenaient des victimes aux camps de la mort et on a parlé de la soumission au système vite fait. Trop vite fait pour moi, d’où cette suite imprévue.

La soumission est politique

J’avais abordé le fait que c’est un narratif qu’on nous vend et qui va dans le sens du capitalisme : les hommes sont fondamentalement mauvais, il faut de l’autorité et du contrôle, on ne peut faire confiance à personne, tout le monde est un monstre potentiel, au secours.

Le capitalisme n’existe pas sans contrôle ni domination. Sans élites, sans menace de déclassement, pas de course à l’argent, pas de clivage social et donc une plus grande liberté de faire chier en réclamant les mêmes droits pour tout le monde.

Dans une horizontalité parfaite du pouvoir, je pense que les violences ne seraient pas de même nature. Elles existeraient, ces violences, mais elles n’interviendraient pas de la même manière. À mon avis. J’en sais rien, en vrai. Personne n’en sait rien, on ne sait faire que du vertical, ici bas.

La soumission offre beaucoup d’avantages : pas de problèmes avec la loi, de petites tapes dans le dos, parfois des félicitations ou de l’argent. Sois un-e bon-ne citoyen-ne et tais-toi. Tiens-toi droit-e et tu ne seras pas sanctionné-e.

La sociologie exploitée

Dans tout ça, les expériences de type Milgram et Stanford permettent d’asseoir cette idée que les gens sont prêts à faire n’importe quoi si on leur demande suffisamment fort. Ces deux expériences font partie des expériences les plus connues en sociologie. Celle de Stanford, pourtant bourrée d’erreurs de méthodo, est énormément citée.

L’homme est méchant de base, voilà. C’est ça, qu’on cherche à démontrer. Il peut y avoir 176 937 études démontrant que les humain-es sont altruistes, on ne retiendra que le mauvais. C’est le biais de négativité : on se souvient toujours du pire.

Peu importent toutes les recherches en socio depuis 1960 (Milgram) et 1971 (Stanford), on s’en fout, on a la « preuve » qu’on voulait pour encourager la violence systémique. Si l’homme est violent, il faut le contrôler et utiliser la coercition, car laisser les gens faire c’est risquer qu’ils se trompent, qu’ils ne fassent pas exactement ce que l’on veut comme on le veut. Pour rappel, ce qu’on veut c’est des soldats, des travailleurs et des bébés.

La mauvaise foi est extrêmement forte avec Stanford, certains s’y raccrochant comme d’autres s’accrochent à leur Bible. On oublie les controverses, et on s’attache au résultat seulement : ce fut tellement violent que l’expérience dut s’arrêter après 6 jours sur les 14 prévus. Les gens lambda (ici des étudiants blancs) n’ont aucun scrupule car dès qu’on laisse les gens avec du pouvoir, ils deviennent des monstres, c’est la « nature humaine ».

Personne n’explique pourquoi l’expérience a été stoppée (l’éthique, les manipulations manifeste des participants par les chercheurs). Personne ne dit que tout a été calibré pour dégager le maximum d’inhumanité des participants. Ce qu’on retient, c’est que l’homme est un loup pour l’homme et qu’il faut s’en protéger en se montrant encore plus agressif. Quitte à faire reposer ça sur des études datant d’il y a plus de 50 ans.

 

Un narratif tellement utile

Nan mais c’est vrai : c’est parfait. C’est exactement ce que cherchent à démontrer nos dirigeants. On n’est pas chez les Bisounours, qu’on a dit. L’empathie est un handicap. Le refus de l’individualisme est pure folie, cela va à l’encontre même de la nature humaine, encore une fois.

Sauf que, en fait, non. C’est grâce à la solidarité entre groupes que l’humanité a tant progressé. Je ne te refais pas la leçon du paléolithique et des sépultures avec des enfants en situation de handicap qui ont visiblement été soignés par les leurs avant d’être enterrés avec tous les honneurs qu’ils méritaient. En revanche, si ce sujet t’intéresse, je te recommande fortement Marylène Patou-Mathis et les travaux en général sur la place des minorités dans les sociétés préhistoriques.

Sans solidarité, pas de société. L’individualisme pur, c’est la mort concrète de l’individu. Personne n’est auto-suffisant, tout le monde a besoin d’autrui et c’est ce qui fait la beauté du truc. Tu fais ton pain chaque matin ? Tu sais coudre tes vêtements ? Te soigner correctement ? Tu construis tes meubles ? Voilà. Sans les autres, tu ne peux pas survivre et encore moins avoir une descendance. Il faut composer avec les autres, c’est ça, la nature humaine. S’adapter pour évoluer.

Si on veut anthropomorphiser un peu, on peut parler des fourmis. Une fourmi seule, c’est rien. Mais à un million, elles peuvent te raser une forêt, je parie. Même chez ces pauvres loups qu’on a rendus « alphas », les systèmes sont familiaux et chacun prend soin de l’autre. Les animaux ne sont pas cons : ils savent qu’à plusieurs, ils ont plus de chances de survie.

L’empathie est un vilain défaut

L’empathie est toxique. C’est pas moi qui le dis, c’est une des tendances verbieuses actuelle dans le domaine de la politique et du développement personnel outre-Atlantique. Et on sait qu’iels ont des armes cultu(r)elles pour faire leur propagande.

Un des best sellers. Lis la légende, tu vas comprendre :

[trad deepL]
Une voix chrétienne puissante avance un argument audacieux : lorsque la politique est guidée par l’empathie plutôt que par la vérité, ce sont des personnes innocentes qui en paient le prix. On nous dit que l’empathie est la plus grande des vertus, la clé pour être une bonne personne. Est-ce vrai ? Ou bien « l’empathie », comme tant d’autres mots de notre époque – « tolérance », « justice », « acceptation » – a-t-elle été détournée par de mauvais acteurs qui exploitent la compassion à leurs propres fins politiques ?
Dans Toxic Empathy, Allie Beth Stuckey affirme que l’empathie est devenue un outil de manipulation pour les militants de gauche qui font croire aux gens qu’ils doivent adopter des positions progressistes pour être aimants. Elle explore les cinq questions les plus brûlantes à travers lesquelles l’empathie toxique est déployée : l’avortement, le genre, la sexualité, l’immigration et la justice sociale. Les progressistes utilisent des mantras accrocheurs pour présenter leur point de vue comme empathique, comme « l’avortement est un soin de santé », « l’amour est un amour » ou « aucun être humain n’est illégal », mais dans chaque cas, ils ignorent l’autre côté de l’équation morale.
Par exemple, l’avortement est présenté comme un acte de compassion pour la femme, mais qu’en est-il de la vie humaine que la procédure tue ? Ce livre ne vise pas à tuer l’empathie, mais à soumettre notre empathie aux définitions divines de l’amour, de la bonté et de la justice. Stuckey expose les pièges logiques et les conséquences morales de l’empathie toxique, équipant les chrétiens de vérités bibliques étayées par la recherche pour démanteler les mensonges progressistes qui ont imprégné notre culture – et notre église.

(Ici, on rappelle que les États-Unis sont parmi les pays les plus religieux [source], les mêmes ressorts ne peuvent pas être utilisés partout)

L’empathie serait toxique, à utiliser avec précautions. Surtout l’empathie qui nous fait pencher pour une prise en charge des personnes les plus vulnérables, parce que ça fait taper dans la caisse. L’empathie est parfois considéré comme un piège de la part des minorités, une victimisation intéressée.

On voit ce manque d’empathie portée comme une qualité par tous les néo-fafs qui se baladent ici et là, y compris en religion. Pourquoi on prendrait soin de gens qui ne sont même pas comme nous ? Pourquoi on ferait les gonzesses dans ce monde si brutal ?

Oui, l’empathie est une qualité perçue comme féminine. Si tu regardes bien, les infirmières, les assistantes sociales, les institutrices sont en majorité des femmes. Le « care » (soin aux autres) est féminin par défaut. Et, on le sait bien, agir comme une femme c’est vraiment la lose intégrale et ça fait pas d’nous des hommes, des vrais. Ah merde, t’es une femme ? Ouch…

L’empathie est donc rejetée, y compris, et ça me fait rire (en fait, non), par des pasteurs évangélistes étasuniens qui ont un peu, légèrement, raté les cours de séminaire où on parlait de Jésus et des pauvres. Genre vite fait.

Le virilisme comme valeur

La brutalité du monde ne sort pas de nulle part. C’est comme si un loup me prévenait que j’allais me faire bouffer par un autre loup si je sortais. Le monde est brutal car viriliste, conduit par des dominants ayant la maturité affective d’un nourrisson de 2 jours. Et encore. On comprend souvent mieux les nourrissons.

Ce qui se passe, donc, est qu’on crée un monde brutal pour justifier des actes rendant le monde encore plus brutal. On doit s’endurcir, se préparer pour faire face à un monde calibré pour nous tailler en pièces au moindre pas de travers.

Lorsque ce n’est pas un virilisme guerrier, c’est un virilisme social. Un désir de domination sans contradiction. Comme on fait taire sa femme à table, on veut décider qui parle ou pas à partir de critères jamais explicités, toujours arbitraires et jamais justes.

Le souci, c’est que quand les minorités parlent, elles peuvent blesser ou, pire, faire des demandes aux dominants, et ça, ça ne va pas du tout. Leur petit cœur pourtant si sec et dur (selon eux) ne supportant pas la critique, il faut donc faire taire la discordance. Comme ça, pas de blessure narcissique et tout va bien.

C’te fragilité de l’infini, quand même.

Fragilité du dominant

Ce virilisme est si fragile qu’il ne supporte pas la contradiction d’être aussi fragile. Alors, ils se contorsionnent pour justifier le fait qu’on doit les respecter, eux, mais sans faire preuve d’empathie envers les plus fragiles (donc eux mais pas eux, tu vois ?). De toutes façons, ils ne veulent pas de cette empathie mais du respect : une soumission à leurs règles, une marque de déférence ou d’allégeance. Pas d’égalité, juste du respect car ils se sentent supérieurs.

C’est pour cela que la soumission à l’autorité est un sujet aussi important : le statut d’autorité peut-être utilisé par tout un tas de petits mecs désolants en dèche d’estime d’eux-mêmes. « Respecte moi car je suis plus haut sur l’organigramme. Je suis plus riche, j’ai une maison plus grande, tout le monde m’écoute, j’en jette un max. » Mec, range ta Rolex, tu es gênant. Ça se sent à 100 mètres que tu as des problèmes, comme nous toustes, détends-toi et va en parler à un-e psy au lieu de faire chier payer le monde pour tes insécurités.

Mais faire preuve d’empathie envers ces dominants est vu comme une tentative de rabaissement. « Je suis plus fort que toi, je n’ai pas besoin de toi, je veux juste ton obéissance silencieuse. » Ce n’est qu’entre eux, de pair à pair (via le bro code), qu’ils acceptent de l’aide, souvent en termes financiers ou professionnels. La fierté et la sensation de pouvoir ne s’accordent pas avec le fait de demander de l’aide. Les hommes ne demandent jamais d’aide, regarde toutes les blagues sur ceux qui préfèrent se perdre plutôt que d’utiliser le GPS. Les hommes ont toujours raison, ils ne peuvent pas se retrouver en position de vulnérabilité !

Certains poussent la notion si loin qu’ils préfèrent massacrer toute leur famille plutôt que d’avouer que leur vie était bâtie sur un mensonge.

Photo de Abhishek Koli sur Unsplash

Obéir ou pas ?

Je pense très sincèrement que la désobéissance civile est la clé de voûte de toute révolution. Avec le sabotage. Là, maintenant, tu te pense impuissant-e face au monde. Tu ne l’es pas.

Bon, il est peu probable que le monde reconnaisse ta contribution et érige une plaque en ton honneur, mais ce n’est pas le but. Si tu luttes uniquement pour la performance et la reconnaissance, tu t’es trompé-e de carrière. Il n’y a rien de plus frustrant que de résister.

Cette résistance peut passer par de petits gestes, tu n’es pas obligé-e d’être une Louise Michel ou un Jean Moulin. Iels sont mort-es, en plus, t’aurais l’air de quoi ? Voilà.

D’abord, tu peux passer par le boycott. Ensuite, tu peux revenir dans les années 2000 et pirater du contenu. Tu peux offrir ta solidarité à des personnes vulnérables et faire preuve d’empathie, de vraie empathie. Au travail, tu peux signaler les situations manquant d’éthique, quitte à les faire remonter à ton N+18. Tu vas te faire emmerder, hein ? Mais c’est un acte de résistance comme un autre. De toutes façons, nos existences mêmes les irrite. Autant correctement les irriter.

Si tu constates une situation d’injustice sur laquelle tu as la possibilité d’intervenir, interviens. N’attends pas que d’autres le fassent. Si ça se trouve, tu seras la seule personne à pas se la jouer perso (effet témoin – PDF).

Je SAIS que c’est dur. Que c’est plus facile de faire comme si on n’avait rien vu. Je dis tout ça, je suis la dernière des lâches et je fais comme je peux en réalité. Mais, hey, vu qu’on ne compte pas, notre petit geste n’aura pas de grandes conséquences. En revanche, il rendra au moins temporairement la vie plus facile à une autre personne.

Il y a pas mal de manières de ne pas se soumettre à ce monde, ça concerne aussi les manières microscopiques.

Dans les interstices de liberté qu’il nous reste.

Ça t'a plu ? Partage cet article !